Propos d'Abd Al Malik lors de l'émission "Ce soir ou jamais".
La cité est avant tout un endroit géographique. Une sorte d'enfermement. On prend des personnes qui ont ce que l'on peut appeler modestement "un profil identique", on les met tous ensemble, puis on parle d'eux au pluriel.
Ce profil, c'est quoi ? Des français issus de l'immigration, pour la plupart. Et même si on est différents, on a quand même l'étiquette de l'endroit d'où l'on vient. Alors même si l'on est bien, disons, gaulois, le fait de venir d'un même quartier dit "sensible" nous met à part d'entrée. Et les difficultés commencent dans la vie.
Dans cette optique, il y un problème. Il est important que la France mette au même niveau tous ses enfants. Il est important de ne plus avoir peur, car quand on a peur, on est crispé. Or aujourd'hui, on fantasme énormément sur les quartiers. C'est vrai qu'il y a de la violence, de la délinquance, mais cela reste une infime minorité. La majorité des gens des quartiers, c'est des parents, qui travaillent et on envie d'élever leurs enfants décemment. Lorsque ma mère était en train de nettoyer les hôpitaux, elle ne pouvait pas s'occuper de tous ses six enfants, (femme seule) donc forcément la rue nous a un peu récupérés. Mais à aucun moment ma mère n'a pas voulu nous éduquer.
On parle de l'abandon des parents ! Mais les parents n'abandonnent pas. C'est une situation matérielle et concrête qui fait que. Et à un moment donné il faut comprendre que le plus important c'est déjà de savoir qu'on est tous français, et d'aider les plus faibles. Or on se trouve dans cette situation là.
Il est important de ne plus avoir peur. Car on généralise, on dit voilà "ILS sont comme ça, ILS ..." alors que nous sommes des INDIVIDUS. Il faut nous individualiser. Et c'est un important parce que nous sommes dans un pays qui prône des valeurs qui ne sont pas communautaristes. Qui ne sont pas communautaires au sens négatif du terme. Il faut comprendre que les valeurs républicaines, laïques et démocrates doivent se manifester dans des personnes et des attitudes. Or aujourd'hui, "Liberté, égalité, fraternité" c'est certes écrit sur le fronton de nos préfectures, mais ce ne sont pas des choses que l'on voit au quotidien.
Soyons à la hauteur de notre pays et de sa philosophie. Comprenons que la France d'aujourd'hui n'est plus la même que la France d'hier. Qu'elle est "arc-en-ciel" et multi-ethnique. Et que l'on soit juif, chrétien, boudhiste, que l'on croie en Dieu ou non, le défi du 21e siècle est de vivre ensemble. La France doit assumer son histoire.
Vous disiez tout à l'heure qu'il y a une petite minorité qui est délinquante, et c'est vrai que l'on associe toujours les cités à la délinquance. Vous-même, Abd Al Malik, vous avez été délinquant. Or, vous étiez un excellent élève. Pourquoi avez-vous été délinquant, alors que vous aviez l'avenir dans vos mains, ne serait-ce que par vos résultats scolaires ?
Parce que l'être humain est le même partout. On n'a pas envie d'être ostracisés. Il se trouve que lorsque j'étais gamin, par la fenêtre de mon HLM, mes modèles étaient des braqueurs, des voleurs de voiture, ... Chaque individu se construit avec un modèle. Et lorsque j'étais gamin, je me disais "c'est eux que l'on respecte" et je suis parti dans ce sens là. Si j'avais grandi ailleurs, mes modèles auraient pu être des écrivains, etc. Mais il se trouve que c'était ça. Et je n'avais pas envie d'être à part, je voulais être dans le groupe et donc j'ai suivi cette démarche là.
Et ça a été vrai pour moi, mais ça l'est pour tout le monde. Parce que chaque individu a besoin d'une structure, et se construit par un modèle. Donc, faisons en sorte de donner des modèles positifs.
Entre-t-on dans la délinquance également pour s'intégrer économiquement ?
Oui, pour être juste en phase avec son milieu. Et ça, c'est vrai partout. On parle souvent des ghettos, des cités, etc. Mais les ghettos c'est quoi... Il y a aussi des ghettos de riches. On se retrouve dans tel ou tel quartier, dans le 16e ou dans le 8e. Ne fréquenter que les mêmes personnes, ne voir le monde que par le prisme de l'endroit où l'on vit, et bien cela nous ghettoïse. Que ce soit un ghetto pauvre ou riche, c'est pareil. La mixité sociale est importante. Il est important que les gamins de cité puissent avoir accès à la littérature comme moi j'ai eu accès à la littérature. Il est important que les gamins qui sont de milieux plus aisés comprennent qu'il y a d'autres réalités que la leur, afin de relativiser les choses.
Et c'est pour ça que l'essentiel se retrouve dans l'éducation et dans l'école. Pas nécessairement pour trouver un travail. Il faut comprendre que l'école, c'est ce qui permet de nous épanouir en tant qu'individus, et aussi en tant que citoyens. De comprendre les rouages de cette société là.
Il est important de passer d'un monde où l'on EST parce que l'on A à un monde où l'on a la possibilité de s'épanouir en tant qu'être.